Entre Deux
Réflexions sur un voyage passé

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Vanitas vanitatis

Et omnia Vanitas ?

 

Heureux qui comme Ulysse... a fait un beau voyage. Heureux qui comme Ulysse... a vu cent paysages. Je me suis souvent répété ce refrain. Mon empressement m’en a fait oublier les vers suivants. Heureux ... celui qui est rentré au pays ressassent Du Bellay et Brassens. Peut-être même qu’Ulysse n’a été heureux qu’une fois de retour au bercail. Or, je n’ai pensé qu’à l’incipit. Première erreur. Car je donnerais beaucoup pour voir la tête d’Ulysse après avoir changé d’îles et de rivages une bonne dizaine de fois et avoir enduré la perte et l’errance.

 

Perth et moi, c’est une longue histoire, qui ne se limite pas à deux séjours sur place.

Perth, c’est le lieu de naissance d’un être cher, un passage obligé où je suis tout d’abord restée quelques jours pour rencontrer sa famille, découvrir l’univers dans lequel il a grandi, les mentalités qui l’ont entouré.

Perth, c’est une des villes les plus isolées au monde géographiquement. J’y suis arrivée par l’Est. Je me suis levée à 3 h 30 pour traverser un continent. J’ai quitté une civilisation que j’avais appris à connaître pour survoler un désert rouge et des espaces aux couleurs ocres et martiennes, des reliefs aussi incroyables que les reportages du National Geographic. Plus de quatre heures de vol pour apercevoir des bandes de containers tristounes un peu rouillés, alignés sur des kilomètres de tarmac gris. J’exagère à peine – même effet que les centres commerciaux américains. Ensuite, j’ai vu l’océan Indien. D’une couleur plus intense et turquoise que le Pacifique. De nouvelles espèces de gommiers baignés d’une lumière étrange. Si singulière que je ne peux la décrire ni la comparer à celle de la Toscane ou à une autre lumière européenne. Les Australiens des côtes Est et Sud marginalisent Perth. Rarement ils acceptent de s’y rendre pour moins de deux jours. Bordée de turquoise et de vert canard, les confins de l’agglomération sont cernés de déserts et de ressources minières à ne plus savoir qu’en faire, sinon la richesse de l’Australie Occidentale.

Et puis, tout comme Darwin, Perth est une ville à l’urbanisme dérangeant pour une Européenne. A commencer par le Central Business District bien sûr, ce centre-ville quadrillé avec quelques bâtiments de style Fédération comme partout en Australie, un centre commercial imitation Tudor histoire de rappeler Londres, un jardin botanique où tout le monde va exposer son corps sain et un immense parc nommé KINGS Park. Et quand, avec la distance, je repense au quartier dit branché (autrefois lieu d'accueil des drogués et prostitués) où nous sommes allés dîner, surgissent dans mon esprit des images de parallélépipèdes de béton où seule la façade quelque peu ornée donne l’impression d’une ville. Des hangars, des boîtes de tôle façon Los Angeles ou Miami.

Mais revenons aux abords de la ville où des bâtisses en pierre jaune s’élèvent comme des châteaux de sable et rappellent plutôt l'Italie (peu étonnant puisque nombre d'immigrés italiens y ont échoué, une ville de la banlieue  nord s’appelle même Sorrento). Et, des banlieues, plein de banlieues.


Étrange métropole donc, où le bush est différent des autres régions australiennes. De grandes routes bétonnées croisent la ville et dessinent ses quartiers. La disparité entre les riches et les pauvres. Les superbes baraques au bord de la Swan et les Aborigènes au teint gris, quasi invisibles, relégués en périphérie.
Une lumière jaune, intense. Perth est comme un greffon entre Dubaï et la Californie.

 

Mon premier choc fut d’ordre sociétal : les habitants se croient obligés de faire du SPORT – quelle valeur citoyenne ! Ils ont même refusé le changement d'heure en été pour avoir le temps de jardiner ou de courir avant d'aller au boulot. Je les ai pris pour des fous. Le soleil se lève avant 5 h (d’ailleurs ces 3 h de décalage horaire, il m’a fallut cinq jours pour m'en remettre une fois rentrée à Sydney). Mais vraiment, à 5 h, l’astre solaire brille plein feu, il fait chaud et la journée a déjà commencé pour beaucoup. Donc dès le lever du soleil, les beaux habitants de Perth – car vous ne croiserez pas un « moche », gros ou empâté en centre-ville – se précipitent sur leur vélo ou leurs deux jambes pour aller oxygéner leurs poumons. Les rues sont envahies de coachs personnels, qui encouragent ou stimulent de leurs cris les citadins pour qu’ils grimpent the Mount, la côte la plus célèbre du coin. Et, pour couronner leur échauffement matinal, l’apothéose de la séance, tous ces bien-portants se retrouvent sur the Jaccob’s Ladder, 242 marches de sueur qu’ils montent et descendent en courant, 4 à 4 ou 2 à 2, une à deux fois de suite selon leur âge et leur motivation. Clés, téléphones portables, bouteilles d’eau, serviettes et coachs privés attendent tous sagement en haut. Et personne ne vient les voler.

 

Mon deuxième choc – et non des moindres dans ma déconsidération de la ville et de ses habitants – va au non respect de l’orthographe et la désinvolture adoptée face à la langue. En fait, mieux vaut être beau et en bonne santé que de savoir écrire correctement. Après moult tergiversations, le parc royal a été officiellement baptisé Kings Park, au diable l’apostrophe génitive se sont-ils dit. Et à Brisbane aussi, ma sensibilité orthographique aurait été mise à mal. Voilà pourquoi l’économie australienne, en plus du marché avec la Chine, se porte bien. Les affaires et les hommes qui les font ne se préoccupent pas de l’orthographe. Et cette désinvolture est pleinement assumée. Qu’importe que l’horoscope dans le journal gratuit distribué dans les transports publics de Sydney ou ailleurs soit mal rédigé, bourré de fautes ou d’abréviations. Le gouvernement préfèrera mettre de l’argent dans les campagnes anti-tabac et anti-alcool que dans l’instruction de l’anglais ... et l’anglais australien n’a pas la grâce de l’anglais britannique. En centre-ville de Perth, je n’ai trouvé qu’une seule librairie (technique et scientifique par dessus le marché) et dans les transports publics, les panneaux signalant qu’en raison de la chaleur les rails gonflent et la circulation est ralentie sont rédigés dans une langue relâchée, du style « mon pote je t’avertis que, quand il fait chaud, faut pas s’énerver car le train ne roulera pas plus vite, alors patiente et tu seras un bon gars ».

 

Mon troisième choc, plutôt positif en revanche, fut d’ordre esthétique. C’est la première fois que j’ai eu peur dans un musée. J’étais paumée, privée de repères. Pas un seul tableau dont j’aurais reconnu la touche, la couleur, le coup de griffe. Rien pour me rassurer, apaiser mon esprit. J’étais en terrain inconnu et je me suis demandé ce que je foutais là.

L’exposition au musée (appelée PRESENCE) présentait des tableaux aborigènes contemporains pleins d'esprits, de totems  et de fantômes. L’atmosphère était lugubre, et la musique lancinante d'une installation à l'étage supérieur ajoutait à l’ambiance morbide. L’expo était réussie, les pièces dignes d’intérêt, l’ensemble vraiment flippant. C’était réussi au sens où le spectateur était confronté aux fantômes du passé australien. J’en suis ressortie bouleversée. C’était la première fois que les œuvres sombres du Kimberley me touchaient, j’avais la sensation de les comprendre. J’étais terrifiée à l’intérieur, transpercée. Trop sensible... Les œuvres rendaient tout bien comme il faut : le vol de la terre aux indigènes, l'assimilation, les sévices physiques et psychiques, le paysage défiguré avec ces bâtiments carrés, l'ouvrage et les mœurs des blancs.

 

Parmi les œuvres contemporaines les plus marquantes ou émouvantes, je citerai La Vague de Judy Watson découverte à Melbourne, des œufs à la Eva Hesse de Julie Gough, les lithographies délicates et tourmentées de Dennis Nona, des installations glauques de Joyce Winsley, et des toiles envoputantes de Shane Picket, Phyllis Thomas et John Oben.

 

Au sortir du musée, encore pétrie d’émotions, je suis allée me promener "en ville". J’ai découvert de grossières décorations de Noël, sous un soleil de plomb. Seule dans ces rues, je me suis demandé ce que je foutais là.  Mon passage à Perth, après huit mois en pays d’Oz, alors que je pensais avoir réussi à m’intégrer, me rappelait les extrêmes et les horreurs de ce continent et le fait que je ne suis pas des leurs.

 

Je vis donc mon premier passage à Perth comme une attaque. Encore une ville, encore de la nouveauté, encore des paysages et un bush auxquels s’accoutumer. Personne ne m’a demandé de m’y adapter, certes, mais je n’en peux plus. J’ai en assez. En a-t-on jamais assez ? Trop vu ? En novembre 2010, ça fait huit mois que je suis partie, dix mois que j’ai quitté Londres, et après m’être émerveillée devant des centaines de paysages, j’en ai perdu mon latin et mes racines. Je me suis échappée à moi-même. Je ne sais plus qui je suis ni où je devrais être.

 

Pourquoi y retourner alors et ne pas rester gentiment à Sydney où j’avais réussi à « faire mon trou » ? Parce qu’avec Latifa, nous avions décidé de passer Noël et Nouvel An sur la côte Ouest pour découvrir la deuxième ceinture de corail – dont le Parc Ningaloo –, arpenter le désert des Pinnacles et nous aventurer jusqu’à l’orée des Kimberleys. Voir le grand Ouest et se frotter à sa sauvagerie. Ahah... c’était sans compter sur les inondations. Sorte de baptême du touriste. Tous les ans, l’Australie est inondée. Les Aussies savent pertinemment qu’ils vivent en terrain inondable. Dorothy Mackellar, poète du xixe siècle l’a évoqué très simplement dans le célèbre My Country que les petits Australiens apprennent à l’école (traduction reprise à Wiki...).

 

I love a sunburnt country,

A land of sweeping plains,

Of ragged mountain ranges,

Of drought and flooding rains.

 

I love her far horizons,

I love her jewel-sea,

Her beauty and her terror

The wide brown land for me! 

J'aime un pays brûlé par le soleil,

Une terre de vastes plaines,

De chaines de montagne déchiquetées,

De sécheresse et d'inondations.

 

J'aime ses horizons lointains,

J'aime le bijou qu'est sa mer,

Sa beauté et sa terreur

C'est pour moi, la grande terre brune ! 

 

 

Pensez-vous que cela leur donnerait à réfléchir sur l’expansion de l’urbanisme et les mesures à adopter ? En fait, la gravité des dégâts dépend des années, de la chute des pluies et surtout des endroits inondés puisque lorsqu’il s’agit de zones réservées aux Aborigènes, on n'en fait pas tout un foin. Mais, quand il s’agit du Queensland et des plages de Blancs... le monde entier en entend parler.

 

En ce joli mois de décembre 2010, tandis que l’été s’épanouit à Sydney, Latifa et moi embarquons pour la canicule Perthienne. Avons-nous eu chaud ? Oui, les photos des deux premiers jours en témoignent. Sauf qu’au troisième, les pluies torrentielles nous ont cernées et les écoulements du territoire du Nord se sont dirigés vers la côte et ont commencé à baigner les habitations du côté de Geraldton, à bloquer les routes. Des masses d’eau ont noyé les campements aborigènes (de 7 à 9 mètres d’eau par endroits). Accès au Nord de Perth impossible. Carnavon, la ville que nous comptions atteindre en premier, nous fut interdite. Les bus Greyhound ne démarraient plus. Retenues en gare routière, à poireauter pendant des heures dans des vêtements saucés par ces chauffards de camionneurs, nous nous sommes rendues à l’évidence : les douces eaux turquoises et irisées de l’océan Indien, ce ne serait pas pour nous. La brasse tranquille avec les poissons tropicaux après une vingtaine d’heures de bus, ce ne serait pas pour nous.

 

Aurions-nous dû attendre un jour ou deux pour atteindre Geraldton, ville mortifiante d’ennui, et espérer que les cieux seraient plus cléments ? Nous avons choisi de comprendre que sept mètres d’eau ça ne se résorbe pas en un claquement de doigts. Et nous nous sommes estimées heureuses d’avoir obtenu un retour gratuit au bercail grâce à une employée Qantas bienveillante qui a eu pitié de mon numéro de pleureuse au guichet. Ce retour en classe affaire, quel bonheur ! Car, avant de profiter des largesses de Qantas, nous avons séjourné cinq jours au MAD CAT. Et le Mad Cat, croyez-moi porte excellemment bien son nom.

C’est une auberge de jeunesse pas chère. Tellement peu chère que cet endroit peu salubre n’était pas seulement peuplé de gentils et jolis backpackers. Finalement, nous avons eu cinq jours pour nous frotter à la sauvagerie de l’ouest. Et après plusieurs nuits sans sommeil dans une chambre sans fenêtre, où nous avions l’impression de nous trouver en plein sur la piste de danse de la boîte d’à côté (par un effet de résonnance et de tourbillon sonore aspirant), j’ai su ce que c’était que de vouloir commettre un crime, à jeun et de sang froid.

 

Au fond, Perth, c’est l’acmé de mon errance, le point d’orgue de ma quête d’absolu.

A me prendre la tête pour un oui pour un rien, je me suis retrouvée à incarner l’un des personnages de Gauguin dans D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Le dernier tout à gauche. A mépriser tout le monde qui ne penserait pas la même chose que moi, qui ne mettrait pas ses valeurs premières dans l’art et la beauté. Perth est une ville nouvelle, entourée de nature plutôt agréable. A priori, elle n’est pas moche, mais elle m’a déroutée. Sortie de mes gonds, démunie et sans repères, plutôt que de décrypter cette ville, je l’ai combattue, je l’ai trouvée vaine, inculte et je l’ai insultée, et ses habitants avec. Deuxième erreur. C’est moi qui étais vaine. Si vaine et stupide de chercher une ville parfaite, une personne parfaite, la beauté parfaite en toute chose.

 

C’est là que j’en viens à mon fourvoiement, à toutes les thèses et réflexions dont je me suis nourrie et que je n’ai pas nécessairement interprétées correctement. A commencer par Emily Dickinson et son fameux « I died for beauty » dont j’aurais aimé faire mon épitaphe. Vient ensuite le leitmotiv des romantiques décadents que j’ai pris pour des dieux. Art for art’s Sake ! Et surtout, ce "vivons à l’extrême" ! Mais l’extrême des sentiments et des paysages finit par user l’esprit et éroder les fonctions vitales. Je me suis abreuvée de Bûchers des vanités, de Thackeray comme de Tom Wolfe. Et quand j’y repense, à mes années de formation, eh bien malgré les memento mori et les têtes de mort qui m’entouraient, je n’ai rien vu, je suis passée à côté. J’ai cru échapper à ce vide, mais j'étais en plein dedans, mes illusions fictives, le néant. Prise dans un vortex vertigineux, comme le poète de Baselitz écartelé dans sa toile écarlate. A vouloir toujours plus apprendre, comprendre et incarner, j’en ai perdu mon ancrage. Car jusqu’ou peut-on s’assimiler sans se perdre ? A Perth, je n’avais pas la moindre bouée à laquelle me raccrocher. 

 

Un an plus tard, voire plus, je me persuade que la culture n’est pas forcément visible. Elle est latente. Son étalage ne devrait pas primer – même si le nombre de librairies au km² m’importe toujours et reste pour moi significatif de l'esprit d'un quartier.

Pour preuve de la vitalité artistique de Perth et de sa région : sa petite sœur, la cité de Fremantle, initialement pénitentiaire, organise des manifestations. Non pas des performances d’artistes mais de vraies manifs, au sens français, pour se plaindre de la gouvernance de la commune, des maigres fonds alloués aux artistes et vilipender le manque d’intérêt du gouvernement local pour l’art et les artistes. Donc il y a des artistes à Perth. C’est juste que je ne les voyais pas. Il fallait les chercher. Il y a même de grands auteurs en provenance de Perth... C’est juste que le centre-ville ne les met pas en valeur. Il faut les chercher.

 

Or, à l’époque, j’avais en surimpression dans mon cerveau éperdu, un défilé de paysages et de corps, trop de paysages, trop de corps. Des continents, les cinq. Des hommes, des femmes. Oh, c’est beau d’avoir mis un pied sur chaque continent, c’est beau de s’être imaginé une vie à chaque endroit de la planète. Mais c’est éprouvant de s’évertuer à se sentir chez soi partout. Car qui suis-je vraiment pour prétendre à m’intégrer partout ? Il y a mon moi hérité de ma famille, mes racines, refoulées à la vingtaine, puis retrouvées. Ce moi de base recouvert par le moi que je me suis peu à peu construit. En Angleterre. Où j’ai su ce que c’était que la vie, la vraie, le travail, la passion, la déraison, cette période sans laquelle je n’aurais jamais pu comprendre les textes d'Aragon ou Jean Ferrat. Et cet autre moi, naissant, que j’ai laissé éclore en 2010 afin de cadrer dans un pays étranger où tout est démesuré.

Alors, un plus tard, je m’interroge sur le voyage : jusqu’où peut-on aller, voguer et s’assimiler sans se perdre ?

 

Perth et moi, c’est trop de mois et de palpitations. Depuis mon retour en Europe, il arrive souvent des paysages s’entrechoquent dans mon esprit. Il suffit d’un parfum ou d’une position pour que me reviennent des images. C’est riche et magique d’avoir autant de tiroirs dans mon esprit. Angoissant aussi. Je n’ai pas réussi à gérer cet afflux magique et je me suis perdue. Sans savoir comment réagir ni à quel fil d’Ariane me raccrocher, ma respiration s’est bloquée. Peu à peu et pour longtemps, mes boyaux se sont tordus et j’ai paniqué.

 

Incroyable mais vrai, c’est dans une ville où la merde sur les trottoirs est plus grosse que les oiseaux [qui ne chanteront jamais aussi bien qu'à Sydney], dans une ville où tout le monde, ou presque, est moche et ne donne pas l’impression d’y faire attention, lors d’une saison pluvieuse qui évoque la mousson alors que le cagnard estival devrait peser, dans une ville où la friche, les orties et les mauvaises herbes règnent en maître dans les jardins publics [jamais oh grand jamais on ne verrait ceci en pays anglo-saxon], c’est dans cette ville improbable que je me suis rendu compte de ma vanité, que je m’étais foutu le doigt dans l’œil. Non, tout n’est pas à recommencer. Il suffit d’embrasser une vision élargie. Commencer par oublier mon nombril, son nombril, qui n’est pas plus beau que celui de ceux et celles qui m’entourent.

 

Parce que l’enrichissement n’est pas dans la connaissance de l’autre mais dans l’acceptation et la tolérance, parce que la complétude ne vient pas de la superposition des repères mais peut-être aussi d’une ouverture sans discrimination sous-jacente. Parce que l’équilibre du voyageur, son bonheur, consiste peut-être en l’aperception de l’autre sans s’y assimiler, savourer tout en restant soi-même.

 



Publié à 08:39, le 18/03/2013, Berlin
Mots clefs : RaisonSurimpressionsInondations
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20 décembre 2010

Nager à Sydney, Perth ou Berlin

Nager et ne penser à rien

Marcher jusqu’à l’eau thermale, le fluide réparateur

Enfourcher son vélo et pédaler quarante minutes pour trouver l’océan et plonger dans l’eau iodée

Enfourcher son vélo et affronter le vent pour respirer l’odeur putride des toilettes en fin de journée

Allonger ses membres, étirer ses muscles

Cesser de réfléchir

Se concentrer sur les reflets moirés, les ondes solaires chatoyantes projetées sur le sable ou le carrelage

Nager et se laisser porter

Nager et réguler son souffle

Nager et compter jusqu’à quatre avant d’expirer

Nager et compter jusqu’à huit avant d’inspirer

Nager et fendre l’eau jusqu’à la fin de la ligne, l’autre bord, l’autre rive

                - Non, ça c’était à Chypre

Après deux cent mètres, le corps se délie

Après vingt minutes, la machine est lancée

Après trente minutes, le corps se délecte

Nager sous le cagnard

Nager et se battre contre la graisse, même si on prétend s’en foutre, le moindre faux-pli serait disgracieux

Nager et se défouler, expulser sa rage, cesser de ruminer

Nager et se vider les poumons de toutes les toxicités

Après un kilomètre, ma peau se fripe, j’en redemande

S’essayer à l’apnée pour se remémorer comme c’était bon et pur de ne plus respirer, comme c’était tranquille le néant, ne plus rien avoir à prouver

Nager et se laisser couler, toucher le fond, se fondre dans la vase, épouser les grains de sable et remonter avant l’instant fatal

Nager en rond, en boucle, jouer les sirènes, de préférence genoux serrés

Nager et se repaître d’eau

Nager jusqu’à s’oublier, n’être plus qu’une entité mouvante

Ce tas d’os et de muscles qui lutte contre la vague, qui s’enroule dans les flots, c’est un peu comme les corps qui, la veille ou l’avant-veille, s’imbriquaient et se gorgeaient de chair

Nager jusqu’à l’éreintement, la petite mort

Nager plus d’une heure et ressortir ivre, ivre d’eau et de dynamique

Nager jusqu’à l’hébétude

Ôter ses lunettes et son bonnet dans un geste de victoire, décisive sur soi-même

Se shampouiner la tête et ne pas comparer les coupes de maillot plus ou moins avantageuses

Se rincer et ne pas comparer les Allemandes rondelettes aux Perthiennes longilignes

Laisser l’eau glisser sur les aspérités, les crevasses

Laisser le glouglou envahir mes oreilles

Renifler le parfum des crèmes solaires, gels douche, ylang, Passion sauvage, rose d’Arabie, lait d’amande, Rêve de calme, citrus, jasmin bienfaiteur, eucalyptus, chlore, cacophonie olfactive

Se poser, relever les jambes, à l’horizontale, et se dire que la station debout n’est pas naturelle

Nager pour la cabine verte de Manchester

Nager pour la cabine mauve de Nancy

Nager pour trouver le repos



Publié à 01:31, le 24/06/2012, Perth
Mots clefs : Nancy ThermalManchester AquaticsChiswick PoolEuropa-SchwimmhalleBondi IcebersBeatty Park Leisure Center
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19 décembre 2010

Aller et retour à perte

 

Fatiguée

Usée

Désorientée

Pourquoi toujours courir la terre

Pourquoi donc arpenter les mers

 

Trop de villes plates

Peuplées de gens a-culturés

Fini le temps des surprises

Ennui

 

Fatiguée

Usée

Désorientée

En aurais-je trop vu ?

Puis-je encore m’extasier

Les sorties de groupe

me broutent

Les belles plages de sable

me gavent

 

Fatiguée

Usée

Désorientée

Je veux une maison

Ma maison mon cocon

Le retour à Newtown

C’est le moment de grâce

Le clou du voyage

 

Quelle perte de temps que cette ville vaine

Quelle perte d'argent que ce retour à Perth

 



Publié à 18:35, le 12/06/2012, Perth
Mots clefs : Trop pleinEgarementsAllers-retours
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Gueule d'absinthe

D’après Artistin (Marzella), 1910, d’Ernst Ludwig Kirchner

 

Une femme à absinthe

Ne s’abstient de rien

Elle s’absente du présent

Elle se coupe du vivant

Ses pensées se dispersent

Toute pression retombée

Dans un monde informel

Aux recoins dédaliques

 

Une femme à absinthe

Laisse voguer son âme

Sur les nuages du passé

À l’écume délirante

Elle oublie les hoquets

Des maladies vénériennes

Elle oublie les relents

Des éclairs passionnels

 

Paisiblement, elle flotte

 

Car l’absinthe a ça de bon

Qu’elle éloigne la vigueur

        de la réalité

Oui, l’absinthe est parfaite

Pour suspendre le concret

L’encapsuler dans un moment

Un instant d’éternité

 

Si elle brouille le regard

La vision n’en demeure pas moins nette

Elle dote nos heures

D’une mélancolie douce

La suprême fée verte

Aux abîmes insondables

 



Publié à 19:16, le 21/04/2012,
Mots clefs : suspensionfée verteabsinthe
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28 novembre 2010

Yambuk Lake

 

Je vole

des petits bouts d’extase

au détour des allées

dans des recoins cachés

 

Je chippe

du désir en étincelles

à des lèvres jolies

entre deux monts sableux

 

Je survole

dotée d’ailes nouvelles

les dunes hautes et désertes

les embardées marines

 

Au passage je pique

quelques bouts de chair lisse

enflammés par le vent

hydratés par la bruine

 

Quand la pression se fait

sa chaleur m’envahit

et je reconnais là

cet appel impérieux

 

L’injonction de la houle

l’océan de mon corps

réclamant des rouleaux

des caresses des prouesses

réclamant des baisers

des brisants des bourrasques

 



Publié à 03:40, le 26/11/2011, Yambuk
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